SCENA Jazz

Wednesday, July 23, 2008

Le pouls du "Popolo"

par Félix-Antoine Hamel

Depuis 2001, les amateurs montréalais de musiques expérimentales et underground (toutes catégories confondues) réservent leur mois de juin pour un événement de taille : le Suoni Per Il Popolo. Ce festival des plus éclatés se tient tout au long du mois à la Casa Del Popolo et à la Sala Rossa, deux salles de spectacles situés respectivement au 4873 et 4848 boulevard Saint-Laurent. Partie intégrante de sa programmation éclectique, son volet jazz et musiques improvisées a toujours eu de quoi satisfaire; côte à côte, on retrouve des noms de marque, voire quelques légendes, ainsi que d'autres musiciens un peu moins connus, ces derniers permettant toujours d'avoir d'agréables surprises, sinon de faire des découvertes. Cette huitième édition n'a pas dérogé à la règle, mettant en vedette le trio d'Evan Parker, le Sun Ra Arkestra et Tim Berne parmi les têtes d'affiche, mais aussi la saxophoniste Matana Roberts et quelques musiciens scandinaves de la nouvelle vague. Ce chroniqueur a choisi d'assister à six concerts, qui se déroulèrent tous à la Sala Rossa.

Mercredi 4 juin. Un duo formé par le tromboniste Roswell Rudd et le contrebassiste Mark Dresser se devait d'être tout sauf minimaliste. Rudd, avec sa sonorité énorme, peut évoquer toute une section de cuivres, et Dresser, virtuose exceptionnel de son instrument, semble parfois avoir des doigts supplémentaires ! Le bassiste sollicita du reste un jeu de timbres et d'harmoniques surprenants au moyen de quelques pédales et autres effets électroniques bien dosés et parfaitement intégrés à son jeu. Fidèle à lui-même, quelquefois vaguement cabotin, Rudd nous rappela qu'il fut celui qui a su remettre au goût du jour certains éléments du jeu tailgate néo-orléanais dans le jazz moderne. Plus efficace sans sourdine, sa sonorité était plus vibrante que jamais. Le contrebassiste, pour sa part, était souvent appelé à fournir une ligne de basse conventionnelle, mais la façon dont il est arrivé à transcender cette tâche ne peut que susciter l'admiration. Le répertoire était surtout constitué de compositions de chacun des musiciens (dont le très africain et mémorable Ekoneni de Dresser), mais Rudd ne pouvait s'empêcher d'inclure quelques compositions de son ancien mentor, le pianiste Herbie Nichols, dont Freudian Frolics, une pièce que le tromboniste devait décrire comme un « high bebop ». Après deux sets bien remplis, le rappel (un poème assez dadaïste de Rudd soutenu par les glissandi expressionnistes de Dresser) mettait un curieux point final à une soirée autrement mémorable. Somme toute, ça commençait bien !

Jeudi 5 juin. « Wow! » fut le premier mot prononcé par Tim Berne lorsqu'il se trouva devant une salle pleine pour le premier set de Hard Cell, trio de longue date du saxophoniste avec le pianiste/claviériste Craig Taborn et le batteur Tom Rainey. J'avais déjà vu cet ensemble lors de l'édition 2001 du Suoni, dans un contexte quelque peu différent, puisqu'ils avaient alors littéralement chauffé à blanc la petite Casa Del Popolo, et que Taborn jouait alors exclusivement des claviers. Ce récent concert devait s'avérer plus acoustique, car Taborn se servit surtout du piano et ne se tourna qu'occasionnellement vers son Fender Rhodes, mais ce changement n'amenuisa en rien l'intensité de la prestation. Berne est un musicien qui a su créer un langage original et personnel et qui travaille inlassablement dans les paramètres qu'il s'est fixé : thèmes mordants bâtis sur des rythmes complexes, grooves insistants et déstabilisants, solos débridés, le tout servi à merveille par sa sonorité bluesy, le drumming dynamique de Rainey, et surtout le jeu énergique et polyvalent de Taborn, véritable pierre angulaire de cet ensemble. Le public enthousiaste accueillit comme il se doit cette musique musclée.

Samedi 14 juin. Retour au festival d'autres revenants, de provenance plus ou moins extra-terrestres ceux-là : le Sun Ra Arkestra. Leur prestation de 2006 (ma première expérience de l'orchestre en concert) avait eu, dans mon souvenir, un effet indélébile, et avec raison : voir une quinzaine d'hommes adultes (la plupart âgés) en costumes brillants et chamarrés, interpréter une pièce de Fletcher Henderson vieille de sept décennies est une expérience qui marquerait n'importe qui. Le concert donné en juin dernier (à guichets fermés, il faut le dire) était assez semblable à celui d'il y a deux ans, jusque dans le répertoire. Après une improvisation d'ouverture à plein régime, avec le maestro Marshall Allen à l'EVI (Electronic Valve Instrument), on eût droit à une remarquable leçon d'histoire (autant de l'orchestre que de la musique), qui fut aussi une fête formidable en l'honneur d'Allen, qui, cette année, célèbre ses 50 ans de collaboration à l'Arkestra ! Parmi les pièces entendues, retenons Way Down Yonder In New Orleans, avec un vocal armstrongien du trompettiste et maître de cérémonies Michael Ray, East Of The Sun, avec un beau solo du vétéran Charles Davis au saxo ténor, et Happy As The Day Is Long, de Fletcher Henderson, avec une introduction stride impressionnante du nouveau pianiste de l'Arkestra, Farid Barron, jadis sideman de... Wynton Marsalis (incroyable mais vrai!!!). Mais ce sont les pièces classiques de l'Arkestra, les compositions du regretté Sun Ra comme Carefree et We Travel The Spaceways (pendant laquelle des musiciens quittèrent la scène pour jouer en se promenant dans la salle), ou le funk irrésistible de Join The Light, composition plus récente, qui emballèrent littéralement le public, qui fit à nouveau un triomphe à cette formation légendaire à qui il faudra bien trouver une salle plus grande lors de son prochain passage en ville (qu'on souhaite bien)!

Mardi 17 juin. Pour ce chroniqueur, le concert de Matana Roberts fut la découverte de ce huitième festival. Cette saxophoniste alto originaire de Chicago n'est pas encore très connue chez nous : membre du trio Sticks & Stones, avec lequel elle a fait quelques disques, elle vient tout juste de publier un album sous son nom, soit The Chicago Project. Mais c'est dans une composition plus ambitieuse comme Mississippi Moonchile, qu'elle présentait avec son sextette à la Sala Rossa, que son talent s'épanouit pleinement. Oeuvre puissante, à la fois témoignage de l'expérience afro-américaine et réquisitoire contre l'intolérance et la politique conservatrice, c'est aussi une pièce aux dimensions très personnelles. Étalée en continu sur plus d'une heure, cette fresque est ponctuée par des spirituals déclamés par le chanteur Jeremiah (qui aurait pu facilement être un chanteur ellingtonien), par des solos très bluesy de Roberts, par la trompette polyvalente du montréalais Gordon Allen, par le piano robuste de Shoko Nagai, le tout soutenu par la rythmique de béton du vétéran contrebassiste Hill Greene et du batteur Tomas Fujiwara. Dirigeant l'ensemble par des petits signes de la main et appelant à haute voix les titres des sections de la composition, Matana Roberts intègre aussi un texte poignant à une performance qui s'inscrit dans la lignée des suites du regretté John Carter, conjugant une volonté de mémoire à un discours musical des plus modernes.

Mercredi 25 juin. Après un passage au festival de jazz de Vancouver, Ken Vandermark et les membres du quintette Atomic (moins le saxophoniste Fredrik Ljungkvist) débarquèrent à Montréal pour une soirée musicale bien remplie. Divisé en quatre parties (aucune de durant plus de 40 minutes), ce concert devait nous permettre d'entendre ces musiciens dans différentes configurations. Pour cet auditeur, la partie la plus satisfaisante de la soirée fut le set d'ouverture, une rare prestation solo de Vandermark, muni de ses deux clarinettes (en si bémol et basse) et de son saxo baryton. Évoquant Jimmy Giuffre dès les premières notes de sa performance (une furieuse attaque à la clarinette), Vandermark devait spécifiquement dédier à ce musicien mort en avril dernier un autre de ses solos. Également impressionnant au baryton, Vandermark possède maintenant un registre remarquable qui lui permet de tirer le meilleur de toute situation musicale. Après un court entr'acte, le set suivant devait nous permettre de constater encore une fois quel formidable percussionniste est le batteur Paal Nilssen-Love : ses attaques foisonnantes dans ses conversations avec le trompettiste Magnus Broo frôlaient l'improbable. On aurait aimé entendre davantage de musique du trio Free Fall (une autre référence à Giuffre, bien sûr). Le public montréalais eut tout de même la chance de découvrir le pianiste Håvard Wiik, partenaire de Vandermark et du contrebassiste Ingebrigt Håker Flaten dans cet ensemble de jazz de chambre. La soirée se termina ensuite sur une longue improvisation collective des cinq musiciens. De cette soirée plutôt morcelée, ou bigarrée si l'on veut, je garde un souvenir mitigé, comme si je n'avais vu que des extraits de plusieurs concerts complets.

Jeudi 26 juin. Mon périple festivalier devait toutefois se terminer en grande avec une vraie pièce de résistance : le trio d'Evan Parker, avec Barry Guy et Paul Lytton. Les trois maîtres improvisateurs britanniques jouent ensemble depuis plus de 30 ans, ladite formation existant depuis un bon quart de siècle. Le niveau d'interaction d'un tel ensemble est désormais inimitable… et assurément unique dans le monde de la musique improvisée. Ceux qui sont déjà familiers avec les disques de ce groupe connaissent l'approche musicale du trio : longues improvisations intenses livrées pour la plupart du temps en collectif, lignes angulaires de Parker, comme jouées à rebours, jeu énergique de Guy et invention rythmique sans cesse renouvelée de Lytton. Le second set débuta avec un solo à corps perdu de Guy, tout simplement époustouflant : utilisant des petites mailloches, puis son archet, qu'il coinça éventuellement les cordes de son instrument, le bassiste devait tirer de sa contrebasse des sons inouïs et provoquer des réactions tantôt d'hilarité, tantôt d'approbation d'un public médusé. Lytton, pour sa part, a su broder une trame percussive complexe, armé comme il était d'une panoplie d'accessoires, entre autres quelques woodblocks. Parker, magistral saxo ténor comme toujours (qui n'avait pas ce soir-là son soprano, restrictions de voyage obligent), y alla de ses volutes sonores les plus tortueuses avec toute la facilité (apparente) qu'on lui connaît; pourtant, il peut aussi ralentir son débit pour nous interpeller d'un lyrisme pourtant abrasif. Un court rappel (après un feu nourri d'applaudissements bien mérités) marqua la finale de cette soirée, de loin l'une des plus mémorables de ces huit années de festival.

D'ici la tenue de la prochaine édition du Suoni Per Il Popolo en juin 2009, les amateurs de musiques improvisées auront certainement bien d'autres rendez-vous à inscrire dans leurs agendas, en commençant par le 1er août avec le passage du Arrive Quartet, une formation de la relève de Chicago comprenant Aram Shelton (sax alto), Tim Daisy (batterie), Jason Adasiewicz (vibraphone) et Jason Roebke (contrebasse). Trois semaines plus tard, le 20, ce sera au tour du duo norvégien de Frode Gjerstad (sax alto) et de son compatriote batteur Paal Nilssen-Love de faire chauffer les planches de la Casa del Popolo, l'enseigne par excellence de toutes les musiques créatives en ville.

Addenda

par Marc Chénard

Bien que les têtes d'affiche contribuent de manière décisive à la réputation d'un festival, sans compter l'affluence dans ses salles, il ne faut jamais ignorer la présence des talents locaux. À ce chapitre, les responsables du Suoni per il Popolo reconnaissent pleinement ce fait en accordant une place non négligeable à nos musiciens, qu'ils soient du rock, de l'électronique, de l'impro ou je ne sais quoi d'autre. Parmi ce grand éventail de concerts, deux en particulier ont retenu l'attention de ce chroniqueur

Mardi 3 juin. Inscrire un quatuor à cordes travaillant principalement dans le domaine de la musique contemporaine n'est pas une évidence en soi, du moins dans le créneau des musiques expérimentales privilégié par cet événement. Pourtant, le Quatuor à cordes Bozzini a relevé un singulier défi en s'attaquant à une œuvre spécialement conçue pour (et avec) lui par deux des personnalités reconnues dans le cercle des musiques actuelles au Québec : Jean Derome et Joane Hétu. Fruit d'un travail commun échelonné sur une année complète, le Mensonge et l'identité reçut sa première nord-américaine, deux mois après sa création dans le cadre d'un festival de musique contemporaine tenu sous les auspices de la radio DLF (Deutschland Funk) à Cologne. (Notons ici qu'une supplémentaire se déroula à Vancouver le 24 juin, d'autres prestations européennes étant d'ailleurs prévues au cours de l'automne.) D'une durée de plus d'une heure, cette pièce, divisée en quatre mouvements, comportait une dimension textuelle (soit sur bande préenregistrée, soit par lecture en direct) et une dimension spatiale, où les musiciens se déplaçaient dans la salle entre plusieurs lutrins (soit 16 au total). Suivant d'abord une partition rigoureusement écrite, les interprètes étaient peu à peu appelés à assembler des sections à leur gré, quitte à improviser, Par ailleurs, chaque musicien récitait dans une langue différente (anglais, français, allemand, italien), tantôt des anecdotes personnelles, tantôt des aphorismes de sources littéraires diverses. Compte tenu des différentes dimensions exploitées dans cet assemblage musical, il en résulta une espèce de structure épisodique constituée de strophes discrètes, donc pas nécessairement conséquentes en termes de développement global. Par moments, on aurait bien souhaité que certains des matériaux aient été développés davantage, ou que l'un ou l'autre des musiciens ait pu faire une échappée, mais la conception essentiellement rigoureuse de l'œuvre consignait les interprètes (qui sont des musiciens classiques après tout) à des rôles très définis, en mal parfois d'une certaine souplesse, voire d'ouverture à des initiatives personnelles. En revanche, le fait que ceux-ci se racontent un peu permettait de personnaliser la performance, ce qui est rarement le cas en musique classique ou l'exécutant doit se soumettre à une musique. Pourtant, si l'on se concentre sur la substance musicale même, on ne pouvait que constater un certain manque de contenu harmonique, voire d'une exploitation plus poussée des possibilités timbrales des instruments à cordes qui, comme on le sait, sont si riches en magnifiques, et d'autant plus dans les mains des deux sœurs Bozzini, Stéphanie et Isabelle, alto et violoncelle respectivement, de Clemens Merkel, violon et conjoint de la seconde, ainsi que de Nadia Francavilla, également au violon. En dépit des apories, l'inclusion d'une telle expérience dans le cadre d'un festival comme le Suoni faisait certainement preuve d'une belle ouverture d'esprit de la part des organisateurs, si bien qu'on en souhaiterait d'autres dans l'avenir (du même genre ou d'autres, peu importe). Signalons enfin que le quatuor joua également une œuvre écrite pour eux par Malcolm Goldstein, qui, par la suite, fit son numéro d'impro solo en marmonant quelques vers. Si vous connaissez l'univers de ce musicien américain exilé chez nous (cagien, il va sans dire), vous avez déjà une bonne idée.

Mardi 24 juin. Par une soirée de Fête nationale québécoise, l'atmosphère était certainement chaleureuse et festive à la Sala Rossa, cette fois-ci avec le Ratchet Orchestra. Grand collectif musical de près de 30 musiciens (comprenant professionnels, semi-professionnels et amateurs), cette cohorte dirigée par le bassiste Nicolas Caloia s'inscrit directement dans la ligne du Sun Ra Arkestra : thèmes assez simples, impros qui se déroulent sur des ostinatos rythmiques un tant soit peu ronflants, le tout produisant une musique qui n'affiche pas de grandes ambitions artistiques en soi (si ce n'est qu'en nombre), mais qui se veut tout de même honnête et intègre (ce qui est déjà pas mal). Félicitions particulièrement le preneur de son qui a trouvé un équilibre parfait entre les sections, sans oublier la basse du leader qui assurait l'assise complète de l'orchestre. Outre les vents (quatre trompettes, trombone basse, sousaphone, sept anches), on comptait une section de six cordes — qui s'illustrèrent autant les uns que les autres à titre de soliste…une rareté — quatre percussionnistes, deux guitares, un piano et un soliste de marque : Jean Derome (flûte, sax alto, objets divers), le tout couronné (ou sous-tendu devrais-je dire) par le bassiste. Reformé en novembre dernier après dix ans de silence, cette nouvelle mouture de l'orchestre, plus ambitieuse que son prédécesseur, a justement produit un disque suivant sa première d'il y a six mois. J'y étais en ce 28 novembre 2007 et j'ai applaudi autant à cette première qu'à la récidive du 24 juin 2008. Un disque existe d'ailleurs, on en reparlera un de ces jours.


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