SCENA Jazz

Monday, April 4, 2011

Jazz en rafale (cuvée 2011)

Marc Chénard

À la mi-mars, l'événement annuel Jazz en Rafale déclina sa onzième édition au féminin. Étalé sur deux semaines, ce mini-festival montréalais, mis sur pied par l'organisme Jazz Services (affilié au label Effendi Jazz Records) inscrivit six concerts à son programme, la première tranche se déroulant du 17 au 19 du mois dernier, la seconde exactement une semaine plus tard. Cette seconde partie fera l'objet du présent reportage.

Jeudi 24 mars
Julie Lamontagne et Tiempos Locos
La pianiste Julie Lamontagne aime bien changer son fusil d'épaule, ou de programme musical devrait-on dire. Outre son travail d'accompagnatrice dans le domaine de la chanson québécoise, elle s'adonne à un jazz mainstream de bon aloi dans ses propres projets. Après un premier disque en trio (sur Effendi), elle recruta le saxo ténor américain Donny McCaslin dans un enregistrement de jazz plus moderne (sur Justin Time), pour alors faire un détour dans un registre plus traditionnel avec le vétéran saxo Houston Person (entendu au bar Upstairs l'an dernier). Cette fois-ci, elle choisit de faire un détour latin en compagnie de la chanteuse Elyzabeth Diaga dans un quartette arrondi par le bassiste Adrian Vedady et la percussionniste Joanna Peters.
D'emblée, la musique latine s'apprête à plusieurs sauces. Mais au risque de généraliser, il y a deux manières de cuisiner le plat. La première, que j'appellerais le mode « caliente » est une approche somme toute assez frénétique, plus endiablée, d'exécution virtuose et torride à souhait – la musique afro-cubaine étant un bon modèle de référence. La seconde, en revanche, est plus décontractée, avec des mélodies douceureuses, des colorations percussives (comme les tintements passagers de clochettes) et des solos de bon ton, sans excès ou risques (on pense ici à la suavité de la musique populaire brésilienne).
De toute évidence, ce concert était à tout point de vue conforme à la seconde approche, la chanteuse égrenant les mélodies avec une passion mesurée, la pianiste osant à peine quelques échappées, la basse et la percussion remplissant sagement l'arrière-plan. Un joli concert et fort poli (dans les deux sens du terme, il va sans dire.)

Vendredi 25
Marianne Trudel Septette : Espoirs et autres pouvoirs
En 2008, la pianiste et compositrice Marianne Trudel avait créé ce projet au Off Festival de Jazz. L'année suivante, elle le rejoua à la Maison de culture Frontenac, le concert enregistré pour une diffusion radiophonique à l'étranger. Au moment de cette seconde prestation, elle réunit les musiciens en studio pour en réaliser l'enregistrement CD (sur étiquette Effendi, évidemment), lequel a été lancé la soirée du spectacle récent. À cette occasion, Trudel retrouva ses rythmiciens Normand Guilbeault (cb.) et Phillipe Melanson (btr.), la chanteuse Anne Schaeffer (de Victoria, C.-B.), la trompettiste Linda Allemano (de Toronto), mais deux substituts, soit Maude Lussier au cor (pour Jocelyn Veilleux) et le tromboniste (gaucher) Dave Grott à la place de Jean-Olivier Bégin. Il n'est pas rare que les substituts puissent déteindre sur une performance, mais le tromboniste a quand même impressionné, comme si la section rythmique lui avait donné un surplus de fringant. (La corniste, en revanche, n'occupe qu'un rôle de figurant dans ce projet, ce qui ne surprend pas, car essayez de trouver un soliste et improvisateur sur ce plus ingrat des cuivres…). Certes, l'ensemble nous donna le contenu du disque (compositions toutes signées par la pianiste), mais la soirée a été bonifiée par un genre d'impromptu entre Trudel et son batteur, une interprétation en condensé d'une pièce symphonique qu'elle vient de terminer pour une performance prochaine à New York. Après ce disque et un autre en quintette publié en 2007 (avec deux saxos), Marianne Trudel fait preuve d'un indéniable talent en tant que compositrice et arrangeur, mais on se demande tout de même comment cette musique sonnerait avait une distribution, disons, plus costaude. Par ailleurs, on souhaiterait que la pianiste puisse ouvrir son jeu davantage en réduisant la part de l'écriture pour laisser plus libre cours à ses élans d'improvisatrice, lesquels surgissent de manière un peu trop furtive. En tout et partout, une musique bien campée, maîtrisée, mais qu'on aimerait entendre avec un peu plus de panache, voire d'audace.

Samedi 26
Rafael Zaldivar et Terri Lyne Carrington
Précédé du groupe Atomic 5.

Par les temps qui courent, le pianiste d'origine cubaine Rafael Zaldivar fait beaucoup parler de lui dans sa ville adoptive. De loin le jeune poulain le plus promu par Effendi Records, il semble avoir un don d'ubiquité, jouant autant dans les maisons de la culture que dans les quelques bars jazz et, pour ce cas-ci, dans la salle de spectacle de l'Astral, le théâtre des activités de toute la série. L'occasion qu'on lui présenta était belle pour dire le moindre : la présence de la batteure américaine Terri Lyne Carrington (connue pour avoir travaillé auprès de grandes pointures comme Herbie Hancock et Wayne Shorter) avait de quoi piquer l'intérêt. Dès le départ, ces deux têtes d'affiche nous ont offert (en duo seulement) une interprétation facétieuse d'Off Minor de Monk, une délicieuse petite ouverture. Le contrebassiste Jean-Rémi Leblanc entra alors sur scène et officia avec aplomb, y allant de quelques solos quand même déliés (mais un peu flou en raison d'une sono qui rendait son instrument un peu ronflant, à la manière d'une basse électrique). Le saxo alto Samuel Blais s'ajouta enfin au trio pour les trois derniers numéros de la représentation, se greffant un peu au groupe comme après-pensée. Si défaut il y eût, la prestation pêcha par certaines longueurs, voire par de longueurs certaines, en l'occurrence par un usage indu de vamps à la fin de la plupart des pièces, le pianiste rejouant inlassablement une figure harmonico-rythmique derrière la batteure qui répliquait par des solos davantage destinées à montrer sa technique ou ses capacités de remplissage de l'espace sonore. De toute évidence, Zaldivar et compagnie ont laissé la star faire son numéro et le public, lui, a bien gobé tout cela avec des salves d'applaudissements. Quant au pianiste, on remarqua surtout sa touche très légère (le démarquant de l'attaque résolument plus percussive de ses compatriotes latins) et son jeu campé dans les registres graves et aigus du clavier, descendant à vrai dire jamais dans la tessiture grave, pourtant riche et malheureusement peu exploitée par les jazzmen.


En ouverture de la soirée, vers 19 h 15, le groupe Atomic 5 lança son disque (encore et toujours sur Effendi). Signalons d'abord qu'il ne faut pas confondre cette formation de la relève de chez nous avec la formation suédoise Atomic (qui passera en juin au festival de la Casa del Popolo), le « 5 » ne faisant pas partie de la désignation de cet autre quintette. Par-delà le nom, la musique de l'ensemble européen se situe dans une toute autre ligue que celle de ces cinq jeunes premiers. On veut bien donner la chance à ces coureurs, mais cela n'empêche pas de signaler quelques problèmes, le plus évident étant la lourdeur rythmique du batteur (qu'un des musiciens de cette formation avait présenté comme un ancien punk, là on comprend !); le guitariste, pour sa part, s'est révélé assez disert par moments (comme cela arrive un peu trop souvent); le saxo ténor, que l'on soupçonne être capable de faire beaucoup plus, semblait un trop campé dans un rôle de figurant, alors que le pianiste et la bassiste ont rempli leurs tâches, disons, adéquatement.

Vaquant à d'autres (pré)occupations durant la première semaine, ce chroniqueur aurait quand même voulu assister au tandem d'altos de Rémi Bolduc et de Géraldine Laurent qui ont rendu hommage à deux héros de l'instrument, Charlie Parker et Gigi Gryce (le second de ces musiciens ayant fait l'objet du disque récent de Laurent, chroniqué justement dans la section d'avril de La Scena Musicale).

Comme initiative, on salue cette série destinée à donner une place au soleil aux jazzmen (et women) de chez nous et on leur souhaite de meilleurs succès pour l'avenir. Le jazz québécois évolue, mais il y a encore du chemin à faire pour faire notre marque par-delà nos frontières. Wait and see, comme disent nos amis les Anglais…

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