SCENA Jazz

Sunday, June 26, 2011

Suoni per il Popolo 2011: Full Blast Trio, The Thing + Joe McPhee, Atomic

par Félix-Antoine Hamel

Ouvrant de belle façon sa deuxième décennie d'existence avec un programme aussi généreux que varié (on a pu y voir Charles Gayle, David S. Ware, Joëlle Léandre, Satoko Fujii et William Parker, entre autres), le Suoni per il Popolo confirme encore une fois sa position parmi les événements incontournables pour les amateurs de jazz contemporain. Les soirées du 22 et 23 juin furent certainement parmi les points forts de ce festival qui nous a déjà fait vivre plus d'un moment d'apothéose musicale!

22 juin: Full Blast Trio (Peter Brötzmann, Marino Pliakas, Michael Wertmuller) et The Thing (Mats Gustafsson, Ingebrigt Håker Flaten, Paal Nilssen-Love) avec Joe McPhee

Entassé au premier étage de la Sala Rossa dès avant 19h, le public nombreux dut prendre son mal en patience dans un hall d'entrée surchauffé alors que se terminait un test de son tardif. Le retour au festival du légendaire et radical saxophoniste Peter Brötzmann semble avoir attiré la foule la plus nombreuse de cette édition du festival. Pour cette apparition, Brötzmann était accompagné de son trio baptisé Full Blast (ça donne une bonne idée...), formé du bassiste électrique Marino Pliakas et du batteur Michael Wertmuller. Le set fut divisé en trois longues et intenses improvisations, où Brötzmann joua successivement du ténor, du tarogato et de l'alto. Le saxophoniste n'est pas du genre à s'assagir avec l'âge et ses interventions furent menées à toute vapeur, peu importe l'instrument. Ses deux acolytes ne brillaient certainement pas par leur subtilité (ce qui n'est pas vraiment requis dans ce genre de musique, de toute façon), mais leur façon de lorgner du côté du rock et leur sonorité empruntée aux années 1980 donnaient à cet ensemble une qualité quelque peu unidimensionnelle qui empêche à mon sens de pleinement apprécier le jeu de Brötzmann, qui peut être, selon les contextes, beaucoup plus nuancé qu'on le dit. À preuve la version abrasive du Lonely Woman d'Ornette Coleman qu'il servit en guise de rappel, et où ses accompagnateurs, plus dérangeants qu'autre chose, auraient tout aussi bien pu le laisser jouer en solo. Si mon jugement peut sembler sévère, c'est qu'ayant entendu Brötzmann avec des groupes où son jeu était beaucoup mieux mis en valeur selon moi (avec le Die Like a Dog Trio et le Chicago Tentet, notamment), je ne peux que faire part d'une certaine déception, non du saxophoniste qui me sembla égal à lui-même, mais du contexte.

Après une longue pause où on fit sortir le public pour reconfigurer la scène, le deuxième concert de la soirée put commencer. Tout comme Full Blast, The Thing ne fait pas tout à fait dans la dentelle: le saxophoniste Mats Gustafsson, le contrebassiste Ingebrigt Håker Flaten et le batteur Paal Nilssen-Love forment depuis plus d'une décennie le power trio essentiel du jazz scandinave. Visitant assez régulièrement Montréal, les trois musiciens ont aussi développé une complicité musicale avec le saxophoniste et trompettiste américain Joe McPhee, un autre habitué de nos scènes (on l'a d'ailleurs aperçu avant le concert arborant un T-shirt proclamant I love poutine!). Faisant preuve de son habituelle humilité, ce dernier a su ce soir-là bien doser ses interventions, échangeant avec Gustafsson à l'alto ou à la trompette de poche, instrument sur lequel il fut particulièrement efficace ce soir-là. Mais, quelque peu en retrait, il semblait souvent plutôt écouter, fasciné avec le public par l'interaction exceptionnelle des trois autres musiciens. Car cet ensemble, qui existe depuis 2000, a atteint un point de cohésion assez unique. La vivacité époustouflante de Nilssen-Love garantit un foisonnement rythmique incessant; sa compréhension autant de la polyrythmie du jazz héritée des Elvin Jones et Tony Williams que de la rythmique post-punk permet au groupe de passer d'une performance de free jazz énergique à un riff emprunté aux White Stripes, aux Sonics ou aux Yeah Yeah Yeahs. Mais le trio ne se limite pas seulement à ces explosions rythmiques aussi jouissives qu'inattendues: leur principale qualité est une intensité, une concentration soutenue autant dans le groove que dans les moments d'abstraction hors-tempo. Les trois musiciens ont aussi une implication très physique dans la musique, évidente lorsqu'on regarde Håker Flaten, penché sur sa contrebasse, s'acharner sur ses cordes comme pour en extraire la sève; ou lorsque Gustafsson, son baryton en main comme une arme de destruction massive, fait presque le grand écart, emporté dans un solo cathartique. Même après avoir vu The Thing plusieurs fois en concert, ce chroniqueur s'en ressent chaque fois transporté; nous aurions certainement pu prendre encore une heure de ce régime, mais annonçant le second rappel, un Nilssen-Love épuisé vint mettre fin à cette longue soirée, lançant à la blague au public trop enthousiaste à son goût: "The next one is called 'F**k ya'!".

23 juin: Atomic

De retour le lendemain, batteur et contrebassiste devaient mettre leur talent au service d'un groupe assez différent: le quintette Atomic. Véritable all-star du jazz nordique, ce groupe réunit depuis une décennie le trompettiste Magnus Broo, le saxophoniste Fredrik Ljungkvist et le pianiste Håvard Wiik en plus de Håker Flaten et Nilssen-Love. Comme l'a rappelé le saxophoniste, les musiciens sont tous déjà venus à Montréal, mais il s'agissait du premier concert de la formation complète dans la métropole québécoise. L'approche du groupe est évidemment beaucoup plus enracinée dans la tradition du combo de jazz que The Thing, mais grâce à la complicité du tandem rythmique et à une implication musicale de chaque instant, la formation réussit à offrir une performance moins viscérale, certes, mais non moins intense. Les compositions finement ciselées par Ljungkvist et Wiik savent tirer parti des ressources de l'ensemble. Pouvant atteindre un niveau sonore impressionnant, Broo rappelle par sa puissance et son côté quelquefois déclamatoire les trompettistes hard bop des années 1970 (Hubbard, Shaw, etc.), plutôt dans la manière que dans une quelconque imitation, le trompettiste ayant développé un phrasé très personnel. Wiik semble avoir absorbé les leçons du Paul Bley des années 1960, atteignant une grande liberté mélodique et harmonique sans recourir aux méthodes habituellement prisées par les pianistes de free jazz. Bien que sa sonorité ne soit originale ni au ténor ni à la clarinette, Ljungkvist se distingue par un phrasé singulier, évitant la plupart des pièges dans lesquels tombent trop de souffleurs de sa génération. Bien que chaque membre du groupe ait une capacité technique assez exceptionnelle, les cinq musiciens ne sauraient être accusés de virtuosité gratuite; au contraire, en évitant les clichés (licks) et les lieux communs, en s'engageant pleinement dans leur musique, les protagonistes d'Atomic montrent la voie pour l'avenir du combo de jazz.

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