SCENA Jazz

Monday, July 11, 2011

Générations de saxophonistes au FIJM

par Marc Chénard

Comme la tradition le veut, le Festival international de jazz de Montréal (FIJM) annonça tout de suite après la clôture de sa 32e édition un autre succès du point de l'assistance, mentionnant un chiffre total de deux millions de visiteurs et un taux d'occupation des salles de 85 % (inférieur à celui de l'an passé qui se situait aux alentours de 93 %). Mais comme le festival se déroula sous des ciels plutôt variables ainsi que d'avoir été épargné de la canicule habituelle des premiers jours de l'été, les foules semblaient un peu moins denses que par le passé. Certes, le public était au rendez-vous des quelques grands événements populaires extérieurs, mais les claustrophobes (ou ochlophobes) n'ont pas trop souffert. Était-ce dû au temps ? Ou s'agissait-il d'une nouvelle disposition des scènes dans son périmètre qui empêchait les bouchons de se former ? Peut-être le chantier de construction bloquant la rue Sainte-Catherine devant la Place des Arts et le déplacement des activités à l'arrière ont permis de disperser davantage les foules…

Quoi qu'il en soit de ces spéculations, elles sont de moindre importance pour l'amateur de jazz. Pour ceux-ci, il va sans dire que le gros du jazz se fait entendre en salle (la compétition du festival étant possiblement la série extérieure la plus conséquente en contenu jazzistique – saluons ici le gagnant de cette année, le saxophoniste Alexandre Côté et son quintette). Compte tenu de sa grosseur, on ne peut que livrer des impressions fragmentaires sur un nombre réduit de spectacles, le choix de ceux-ci dicté par la thématique des générations du jazz, lequel a été abordé dans la livraison spéciale de La Scena Musicale du mois de mai. Plus spécifiquement, nous concentrerons notre attention sur quelques prestations mettant en vedette des saxophonistes d'âges et de styles contrastants.

Parmi eux, notons d'abord deux aînés, soit Phil Woods et Bunky Green (deux altistes frisant maintenant les 80 ans). Alors que le premier joua en invité de la jeune Grace Kelly (noblesse oblige !), le second joua en tandem avec un autre altiste qui s'impose, soit Rudresh Mahanthappa. Comme le concert de cette bebopeuse-chanteuse en herbe de 19 ans affichait complet, ce chroniqueur s'en est remis à cette autre prestation, tenue trois jours plus tôt. D'emblée, les rencontres intergénérationnelles sont des occasions potentiellement intéressantes en ce qu'elles permettent de mesurer la compatibilité des acteurs, les uns bénis par l'expérience, les seconds par un degré accru de vigueur et d'enthousiasme. Et lorsqu'il s'agit de deux musiciens jouant d'un même instrument, la question de l'émulation vient tout de suite à l'esprit.

Pour ce qui est de Rudresh Mahanthappa (dans la jeune quarantaine), la question ne se pose pas quand on l'entend, car il se démarque nettement de Green par une sonorité ample et tranchante, son approche instrumentale ne laissant aucun doute sur ses capacités. Ouvrant le concert seul, il imita merveilleusement bien toutes les inflexions d'un shenai (hautbois indien) ou d'un nagaswaram, démontrant sa connaissance intime des éléments de style de la culture traditionnelle de ses ancêtres de l'Inde. Ailleurs, il fit preuve d'une précision au couteau dans l'élaboration de ses solos, lesquels donnaient l'allure de blocs préfabriqués débités à toute vitesse. Quant à Green, ce saxo alto plutôt méconnu du grand public fit longtemps ses armes dans l'enseignement (il présida la défunte association NJA, National Jazz Educators). Comme son jeune comparse, il se montra tout aussi agile et preste, à la différence que ses solos semblaient vraiment construits sur le vif et non comme des assemblages de choses bien apprises. Musicalement, les canevas harmoniques étaient essentiellement modaux, sous-tendus par des ostinatos de la section rythmique. Signalons ici le travail impeccable du contrebassiste Phil de Rosa, autant dans ses accompagnements que ses solos virtuoses, comparables à ceux d'un David Holland. Toutefois, le batteur Damion Reed était plutôt suractif, allant jusqu'à enterrer le bassiste, même le pianiste. Solide dans l'ensemble, malgré ces quelques réserves, ce groupe désigné du nom d'Apex, a réalisé un disque l'an disque, lequel vaudrait certainement une écoute à la lumière de sa prestation.

Autre altiste bien connu des Montréalais, Dave Binney hante nos scènes depuis 1990, comme il l'annonça durant le concert. Californien d'origine, mais New Yorkais dans les tripes, Binney, dans la bonne quarantaine, s'exprime avec ce sens d'urgence si typique du jazz émanant de son premier foyer d'activités. On le reconnaît aisément pour sa sonorité âcre et son usage complet du registre de son sax alto, laissant éclater quelques bombes dans le grave (tendance rare chez ses confrères qui tendent à éviter ce registre), ou en escaladant vers des hauteurs quasi-stratosphériques sans jamais y perdre pied. Bien que ce styliste ait peaufiné un langage bien à lui, il se complaît parfois un peu trop dans certains artifices, comme des répétitions un tant soit peu abusives de certaines phrases comme moyen de susciter la tension et l'excitation. Pour sa prestation, il y alla de cinq de ses propres compositions (pas vraiment mémorables) avec des longs solos de lui et de ses partenaires, l'intéressant pianiste Jacob Sachs, le batteur un tant soit peu hyperactif Dan Weiss (encore un autre) et le très bizarre bassiste Thomas Morgan, certainement le joueur le plus « avirtuose » (ou anti-virtuose) que ce chroniqueur ait eu à entendre ces derniers temps. Bien que ce quartette régulier de Binney, qui tient un engagement bimensuel au 55 Bar dans le Greenwich Village, ait de l'énergie à revendre, ce concert de soirée d'ouverture souffrit néanmoins de certaines longueurs, voire de longueurs certaines.

Si les musiciens de ces spectacles étaient enclins à mettre toute la gomme, ceux des deux prochains traités dans cette chronique semblaient en mettre beaucoup moins, au point où l'on aurait souhaité davantage de leur part. Ainsi en était-il du saxophoniste ténor Mark Turner qui se produisit aux côtés de Larry Grenadier, basse, et de Jeff Ballard à la batterie, soit la rythmique habituelle de Brad Mehldau (entendu ailleurs au festival en solo et en duo avec Joshua Redman). Avec deux disques ECM à son crédit, – le festival le présenta sous la bannière du second intitulé Fly – Turner est de ces jeunes doués d'une esthétique plus cool, moins extravertie que la norme souvent associée aux saxos Afro-américains, son esthétique reposant sur celle du musicien qui semble l'influencer le plus, soit le génial ténor blanc Warne Marsh. Il y a certainement un parallèle à établir entre les deux, vu la sonorité plus légère, aérienne et sèche de Turner, mais où Marsh était doué d'une invention mélodique assurée à tous les tempos, de la ballade au swing ultra-rapide, Turner se tient davantage dans une zone de confort, le métronome ne dépassant jamais la vitesse moyenne. Il ne fait aucun doute qu'il approche la musique d'une manière très réfléchie, posant chaque geste avec soin, comme s'il voulait toujours guider la musique plutôt que d'être guidé par elle. La prestation de ce trio était donc bien sage dans l'ensemble et ce n'est qu'au dernier morceau (un joli arrangement du standard Just One of Those Things de Cole Porter) et le rappel que le saxo et ses accompagnateurs commençaient à vraiment se laisser aller. C'était un peu comme trop peu trop tard, ou pas assez pour un temps limité. Mais faut-il vraiment s'en surprendre quand ce trio fait partie de l'écurie ECM ?…

Autre concert, autres musiciens, mais comme par coincidence, trois autres têtes d'affiche du même label munichois. Présenté pour une seconde fois dans le cadre de la série invitation du FIJM, le bassiste Dave Holland eut droit à trois représentations, la première en duo avec Kenny Barron (tenue dans une salle à moitié pleine, ou vide, selon le point de vue), la seconde avec son propre quintette, le tout se terminant par un trio aux côtés de John Surman et d'Anouar Brahem, ce dernier assurant la relève de cette série pour deux autres soirées. Débutant avec une heure de retard (Surman ayant manqué sa connexion, le monsieur restant en Norvège), le concert se déroula des plus sereinement. Trois musiciens de grand calibre se retrouvaient donc dans l'unique dessein de se faire plaisir (comme leur public aussi, enthousiaste par ses applaudissements nourris), mais ils se sont contentés de jouer en dessous de leur plein potentiel. Pendant plus de 50 minutes, le trio semblait tout aussi bien assis sur sa musique que le public dans les sièges du grand amphithéâtre, si bien qu'on espérait qu'une étincelle surgirait, voire un réel moment d'inspiration. Puis, tout à coup, Surman nous gratifia de ce moment si attendu au sax soprano (il avait sa clarinette basse, mais non son baryton, hélas! car il est fort possiblement le plus grand maître de cet instrument). L'attente était longue, mais les minutes qu'il nous offrit en remplissant la salle de sa complainte étaient tout simplement somptueuses.

Pour boucler ce survol, soulignons enfin le travail d'un de nos as souffleurs de chez nous, André Leroux. Entendu à deux reprises, d'abord dans le quartette de son comparse pianiste François Bourassa – lequel lui rendit la pareille deux soirs plus tard avec le même bassiste de son groupe (Guy Boisvert) mais d'un autre batteur, Ari Hoenig – Leroux est, rien de moins, un grand saxophoniste. Certes, c'est un ténor dans la pure lignée coltranienne, mais qu'il le fait bien ! Peu importe l'occasion et le contexte, il joue avec passion, conviction et surtout un feu sacré qui manque à bien des musiciens de nos jours, jeunes et moins jeunes. Dans le quartette de Bourassa, Leroux se prête merveilleusement bien aux compositions du chef, lesquelles réussissent le pari d'être aventureuses sans jamais devenir trop ardues pour un peu public moins ferré en jazz contemporain. Si le quartette de Bourassa a servi un solide concert, à la mesure de son disque récent (Idiosyncrasie, sur label Effendi, qu'on recommande du reste), Leroux et ses complices ont été encore plus forts dans leur concert au Bar Upstairs. Profitant du passage de Hoenig (en ville le soir précédant avec le trio de Jean-Michel Pilc), ce batteur a jeté davantage d'huile sur le feu crépitant de Leroux, atteignant même un moment d'intensité frisant celle des duels épiques entre Coltrane et Elvin Jones, mais limitant leur match à cinq minutes au lieu des dix, quinze ou davantage auxquelles s'adonnaient leurs illustres prédécesseurs. Fascinant par ailleurs le long solo de Hoenig où il se met à produire des variations de timbres sur les peaux de ses tambours en les pressant de ses coudes ou avant bras. Jadis Monk disait qu'il fallait lever l'estrade (« Lift the Bandstand »), ces quatre musiciens y sont arrivés ce soir-là haut la main.

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